« Il existe une géographie de la violence » : un chercheur de l’Instituto Ibero explique où la vie des prêtres est menacée au Mexique

Le Guerrero, le Chihuahua et l’État de Mexico figurent parmi les territoires qui préoccupent Yves Solis Nicot. Ses recherches examinent comment les conflits territoriaux et l’accompagnement des victimes peuvent faire des prêtres des figures gênantes pour les pouvoirs locaux.

ENTRETIEN | L’ÉGLISE AU MEXIQUE

Ana Paula Morales (Poli)

10/30/202612 min temps de lecture

Yves Solis Nicot, chercheur à l’Instituto Ibero, étudie la répartition géographique de la violence contre les prêtres au Mexique. Composition illustrative réalisée avec l’aide de l’IA à partir de son portrait et de la cartographie de María Fernanda A. Durand, fondée sur les données du Centro Católico Multimedial. Le chapelet et les douilles sont des éléments symboliques.

Mexico.- « On assassine les prêtres parce qu’ils dérangent, parce qu’ils se trouvent dans des zones de conflit. » Yves Bernardo Roger Solis Nicot, enseignant-chercheur à l’Instituto Ibero de Mexico, situe cette présence dérangeante au cœur de la vie des communautés : dans l’accompagnement des victimes, la défense de leurs droits et les projets sociaux qui les soutiennent sur des territoires disputés. Comprendre les agressions contre le clergé exige, selon lui, de rechercher quels intérêts se heurtent à cette présence.

« Il existe une géographie de la violence », explique-t-il dans un entretien accordé à Press Crux. Son analyse repose sur une distinction : les assassinats de prêtres ne suivent pas nécessairement la même répartition que la violence dans l’ensemble du pays. Au-delà du décompte des victimes, il propose donc d’examiner qui contrôle chaque territoire, comment agissent les autorités et quel rôle les ministres du culte jouent auprès des habitants.

La disparition du père Clemente Morales Topete, retrouvé vivant à Culiacán, dans le Sinaloa, donne une actualité particulière à ces questions. Le curé de la paroisse Cristo Resucitado avait été porté disparu le 24 octobre 2026 avant de rentrer le 27. Le diocèse a indiqué qu’il recevait des soins médicaux, tandis que l’épiscopat mexicain exprimait sa gratitude pour son retour, selon l’Agence Fides. Celui-ci a soulagé la communauté, même si les informations alors diffusées ne permettaient pas d’éclaircir les circonstances de son absence.

Guerrero, Chihuahua et État de Mexico : les territoires qui appellent une attention particulière

Le Guerrero occupe une place centrale dans les recherches d’Yves Solis. Dans l’entretien, il désigne notamment les diocèses de Ciudad Altamirano et de Chilpancingo-Chilapa parmi les juridictions où se concentrent des assassinats de prêtres. Son inquiétude concerne également l’État de Mexico, où les documents cartographiques partagés recensent des faits dans des juridictions comme Tlalnepantla, Atlacomulco et Cuautitlán, ainsi que le Chihuahua, dont il résume la récurrence en une phrase : « Le Chihuahua est une constante. »

Le rapport annuel 2024 du Centro Católico Multimedial (CCM) permet de replacer cette inquiétude dans une perspective historique. Dans son tableau territorial couvrant 1990–2024, le Guerrero compte 11 événements ; la ville de Mexico, huit ; le Chihuahua et le Michoacán, sept chacun ; le Jalisco et l’État de Mexico, six ; le Veracruz et la Basse-Californie, cinq. Le document précise que ce relevé comprend des faits visant des prêtres, des religieux et des laïcs : ces chiffres ne doivent donc pas être présentés comme un décompte exclusif de prêtres assassinés ni comme une mesure du risque actuel.

L’échelle diocésaine révèle des différences que les frontières des États peuvent masquer. Dans le Michoacán, Yves Solis mentionne Apatzingán et Zamora ; en Basse-Californie, les documents mettent en évidence la région de Tijuana. Au sein d’un même État peuvent coexister des communautés soumises à des conflits et à des conditions de sécurité différents. La question, insiste-t-il, est de savoir « ce qui se passe sur le territoire », car la présence de groupes criminels ne suffit pas à expliquer pourquoi une paroisse ou un prêtre devient la cible d’une agression.

Cette approche est aussi celle de Violencia contra agentes religiosos católicos en México: 2006–2024, une étude publiée dans Derecho en Sociedad, qu’il cosigne avec Débora Roberta Sánchez Guajardo et María Fernanda A. Durand. Le travail relève des convergences entre les territoires disputés par des groupes criminels et les zones de violence contre les acteurs religieux, particulièrement dans le Guerrero, le Michoacán, le Veracruz et le Chihuahua. Les auteurs interprètent ces tendances à partir des tensions entre l’action pastorale et sociale et les intérêts des réseaux criminels.

Le Sinaloa, un contraste qui interroge

Le Sinaloa occupe une place différente dans sa réflexion. Malgré la violence ambiante et l’implantation ancienne d’organisations criminelles, Yves Solis explique avoir eu connaissance de peu de cas récents d’agressions contre des prêtres. « Il y avait peu de cas d’agressions », relève-t-il. C’est dans cette perspective qu’il considère « le cas du père Clemente comme atypique pour la région ». Son observation pose une question de recherche : pourquoi un État marqué par la violence ne reproduit-il pas nécessairement le même schéma d’attaques contre les ministres du culte que d’autres territoires ?

Ce contraste ne signifie pas qu’aucune agression n’y a eu lieu dans le passé. En septembre 2012, Fides a documenté l’assassinat du père Teodoro Mariscal Rivas, qui desservait l’église Santa Cecilia à Mochicahui, dans le Sinaloa. Son corps avait été retrouvé à son domicile. L’interrogation d’Yves Solis porte donc sur le faible nombre de cas récents dont il avait connaissance et sur ce que de nouvelles agressions pourraient révéler des transformations locales.

Le chercheur rapporte également le témoignage d’un autre prêtre de Culiacán qui, selon son récit, a réussi à échapper à une tentative d’enlèvement. Ce cas illustre une difficulté de documentation : certaines victimes préfèrent se taire par peur. « Il ne veut pas parler, il ne veut pas porter plainte et, bien souvent, ce qui se passe, c’est qu’il quitte les lieux », explique-t-il. L’absence de dénonciation publique ne permet pas de conclure qu’une communauté échappe aux menaces.

À propos du père Clemente, Yves Solis évoque plusieurs possibilités, mais souligne leur caractère provisoire : « Tout cela relève d’hypothèses et de conjectures. » Les références à des rivalités criminelles ou à d’éventuelles extorsions ne constituent pas des conclusions de l’enquête. Il appelle à éviter les explications qui exposeraient de nouveau le prêtre à la stigmatisation ou lui attribueraient des liens criminels sans preuves.

Les chiffres nationaux derrière la vie des paroisses

L’accompagnement pastoral s’exerce dans une crise qui touche des milliers de familles. L’Institut national de statistique et de géographie (INEGI) a recensé, à titre préliminaire, 27 989 décès par homicide présumé enregistrés en 2025. Ce chiffre donne la mesure de la violence nationale, sans constituer un relevé des agressions contre les religieux ni expliquer les mobiles de ces crimes.

La difficulté à porter plainte possède elle aussi une dimension statistique. L’Enquête nationale sur la victimisation et la perception de la sécurité publique, ENVIPE 2026, estime que 23 millions de personnes âgées de 18 ans et plus ont été victimes d’une infraction en 2025. Selon cette enquête, 93,4 % des 33,8 millions d’infractions estimées n’ont pas été signalées ou n’ont pas donné lieu à l’ouverture d’un dossier d’enquête. Ce pourcentage représente le chiffre noir des infractions couvertes par l’étude ; il ne mesure ni les seules agressions contre les prêtres ni l’impunité.

Les disparitions constituent une autre dimension de la souffrance des communautés. Dans la communication AL MEX 3/2026, datée du 31 mars 2026, des mécanismes onusiens de protection des droits humains citent le registre national : au 12 mars, 132 061 personnes étaient recensées comme disparues ou non localisées au Mexique, dont 1 918 au Chiapas. Ces chiffres correspondent à cette date précise et ne représentent pas le nombre de disparitions forcées juridiquement établies.

Pour les familles, les recherches peuvent durer des années. Les paroisses deviennent parfois des lieux de rencontre, d’écoute et d’accompagnement. Comprendre ce qui s’y joue suppose de dépasser les statistiques, souligne Yves Solis : « Il ne suffit pas de travailler avec des données. » Les registres rendent le phénomène visible, mais ses causes et ses conséquences se découvrent aussi sur le terrain, auprès de ceux qui le vivent.

Les recherches derrière les cartes

Historien, politologue et spécialiste de l’éducation, Yves Solis étudie le phénomène religieux contemporain, avec une attention particulière au catholicisme. Il mène actuellement des recherches postdoctorales soutenues par le SECIHTI à l’UAM Xochimilco sur la violence contre les acteurs religieux. Ses travaux articulent perspective historique et analyse territoriale pour examiner l’évolution des agressions et leurs liens avec l’activité des ministres du culte.

Dans ¿Ecos de la cristiada? Necropolítica y “martirio sacerdotal” en el siglo XXI mexicano, publié dans Encartes, il compare les homicides de prêtres documentés entre 1993 et 2024 aux violences religieuses des premières décennies du XXe siècle. L’étude examine les différences d’ampleur, de répartition et de motivations, et remet en question l’assimilation automatique des conflits du passé aux crimes contemporains.

Le travail cosigné avec Sánchez Guajardo et Durand élargit l’analyse aux homicides, aux déplacements forcés, aux profanations et à d’autres agressions. Il s’appuie sur les registres du CCM, de l’Observatoire de la liberté religieuse en Amérique latine et d’Open Doors. La cartographie réalisée par Durand permet de visualiser les différences territoriales et de comparer les périodes. Les cartes historiques utilisent des données fournies par le père Juan González Morfín, tandis que les cartes contemporaines reposent sur celles du CCM.

Chercheuse indépendante, Durand est titulaire d’un master en sciences et prépare actuellement un doctorat à l’Universidad Politécnica de Madrid, selon la notice biographique transmise pour cet entretien. Sa contribution comprend la réalisation des documents graphiques et la coécriture de l’étude publiée dans Derecho en Sociedad.

Baptêmes, mariages et fêtes : les limites de la proximité pastorale

La présence d’un prêtre dans un territoire contrôlé par des groupes criminels impose des décisions qui ne sont pas toujours perceptibles de l’extérieur. Les personnes impliquées dans des activités délictueuses ont aussi des familles, des liens communautaires et des demandes religieuses. Yves Solis décrit cet environnement en expliquant que le prêtre sait qu’il doit offrir un accompagnement spirituel « non seulement à la population, mais aussi aux criminels ».

Dans la pratique, cette proximité peut le conduire à célébrer des baptêmes, des mariages ou des fêtes de quinceañera, marquant les quinze ans d’une jeune fille, pour des familles liées à ces groupes. « La frontière est très ténue », avertit-il en distinguant le service sacramentel de la participation aux festivités. Le dilemme consiste à exercer le ministère sans que la présence religieuse soit utilisée comme un signe de soutien, de proximité ou de légitimation.

« En tant que prêtre, je ne peux pas être absent du territoire », explique-t-il en se plaçant dans la perspective du ministre. Sa réflexion situe le problème au sein de communautés où les liens familiaux et sociaux traversent la vie quotidienne : le prêtre accompagne des personnes qui font partie de cette société. Cette présence ne démontre toutefois pas, à elle seule, une complicité avec leurs activités.

La question concerne aussi les aumônes, les dons et les contributions susceptibles de parvenir aux institutions religieuses. Yves Solis invite expressément à examiner l’origine de ces ressources : « Qu’en est-il de l’acceptation par l’Église de certains fonds mal acquis ? » Il soulève ici une question distincte de l’accompagnement spirituel : recevoir de l’argent provenant d’activités criminelles oblige à réfléchir aux responsabilités et aux limites de cette relation.

Le chercheur juge nécessaire d’affronter ce sujet au sein même de l’Église. Accompagner spirituellement une personne ne dispense pas d’examiner ses actes et ne rend pas légitimes les fonds qu’elle verse. À ses yeux, cette tension fait partie de l’exercice du ministère dans des territoires où le crime organisé entretient des liens familiaux, sociaux et économiques avec la population.

Une foi vécue qui peut déranger

Yves Solis appelle à la prudence lorsqu’on compare les agressions actuelles à la guerre des Cristeros : « Ce sont des processus extrêmement différents », souligne-t-il. La carte historique de 1914–1940 montre une forte concentration de cas dans le Jalisco ; dans celle de 1990–2024, le Guerrero prend davantage de poids et d’autres concentrations territoriales apparaissent. Les périodes n’ont pas la même durée et renvoient à des circonstances politiques et religieuses différentes.

Dans l’entretien, il distingue la persécution visant « la foi en tant que telle » de ce qu’il décrit, dans certaines zones, comme une persécution liée à « la foi vécue » : les conséquences de l’accompagnement des victimes, de la défense d’une communauté ou du soutien aux œuvres sociales. « Il existe des zones où être prêtre est extrêmement dangereux, surtout lorsque la foi et l’Évangile sont vécus à travers des œuvres sociales », affirme-t-il. Cette interprétation exige d’enquêter sur chaque agression : un assassinat ne démontre pas automatiquement un mobile religieux, mais le travail de la victime ne peut être écarté lorsqu’il fait l’objet de menaces.

Le cas du père Marcelo Pérez Pérez éclaire cette relation entre ministère, défense des communautés et exposition à la violence. Le prêtre autochtone tsotsil a été assassiné le 20 octobre 2024, après avoir célébré la messe à San Cristóbal de las Casas, au Chiapas. Reuters a rapporté que deux personnes à moto avaient tiré sur son véhicule. Le bureau au Mexique du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a condamné le crime et rappelé qu’il bénéficiait depuis 2015 de mesures conservatoires de la Commission interaméricaine des droits de l’homme, en raison des risques liés à son travail.

Le bureau a demandé une enquête rapide, approfondie et efficace. Sa mort a révélé l’écart entre reconnaître une menace et protéger effectivement la personne qui la subit. Ce problème traverse aussi les décisions de ceux qui souhaitent rester auprès de leurs communautés. « Ils se sont engagés à accompagner les fidèles qui souffrent », explique Yves Solis en décrivant la tension entre la sécurité du prêtre et sa responsabilité pastorale.

Pour le chercheur, construire la paix exige des démarches communautaires capables de durer au-delà du remplacement d’un chef criminel ou d’un responsable public. Il identifie aussi des personnes et des institutions prêtes à transformer la vie locale : « Il y a des policiers honnêtes, des groupes de la société civile qui veulent véritablement un changement, une transformation. » La contribution de l’Église ne remplace pas les obligations de l’État : rechercher les personnes disparues, enquêter sur les crimes et protéger les personnes menacées.

Le retour du père Clemente a permis à ses paroissiens de retrouver leur pasteur. Dans d’autres communautés demeure le défi de protéger ceux qui ont choisi de rester auprès des personnes qui souffrent. Pour expliquer cet engagement, Yves Solis se place de nouveau dans la perspective du prêtre : « Je ne peux pas renoncer à accompagner les personnes dans la vie comme dans la mort. »

Cartographie et graphiques : María Fernanda A. Durand. Données historiques : père Juan González Morfín. Données contemporaines des cartes : Centro Católico Multimedial. Tableau de bord Power BI : Yves Bernardo Roger Solis Nicot.

Propos de l’entretien traduits de l’espagnol.

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