Au Mexique, les mères de disparus font ce que l’État n’a pas su faire, souligne un jésuite

Le père Jorge Atilano González Candia, directeur exécutif du Dialogue national pour la paix, appelle l’Église à offrir écoute et accompagnement aux familles de personnes disparues. Dans un entretien avec Press Crux, il souligne les défaillances des services médico-légaux et des parquets qui entravent les recherches au Mexique.

ENTRETIEN | L’ÉGLISE AU MEXIQUE

Ana Paula Morales (Poli)

10/28/20267 min temps de lecture

MEXICO — Les familles qui recherchent leurs proches disparus ont besoin de trouver dans l’Église une communauté qui les écoute, prie avec elles et les accompagne dans leurs efforts pour connaître la vérité. C’est ce qu’affirme le père Jorge Atilano González Candia, jésuite et directeur exécutif du Dialogue national pour la paix au Mexique. Dans la persévérance des mères qui recherchent leurs enfants disparus, il reconnaît une expression de courage et de foi : « Dieu est présent dans leur lutte. »

Dans un entretien avec Press Crux, le prêtre propose des actions concrètes aux paroisses : ouvrir les églises aux familles, donner de la visibilité aux recherches, déposer des photographies de leurs proches sur les autels et rappeler leurs noms pendant les célébrations. L’objectif, explique-t-il, est « qu’elles trouvent dans l’Église une alliée pour leurs luttes et leurs recherches ».

Une recherche qui rassemble des milliers de familles

Au Mexique, les violences liées au crime organisé font des morts et laissent derrière elles des menaces et des disparitions : des familles ne savent plus où se trouvent leurs proches ni ce qui leur est arrivé. Faute de réponses, de nombreuses mères s’organisent pour les rechercher, diffuser leurs photographies et repérer d’éventuels lieux d’inhumation clandestins. On les appelle les madres buscadoras, littéralement les « mères chercheuses ». Leurs collectifs réunissent aussi des pères, des frères et sœurs, des épouses et d’autres proches. Selon Reuters, les personnes qui mènent ces recherches sont souvent menacées, tandis que de nombreuses affaires restent sans réponse, alimentant la défiance envers les autorités.

Les registres nationaux témoignent de l’ampleur de la crise. Dans un article publié le 27 mars 2026, Associated Press indiquait que le Mexique recensait environ 130 000 personnes disparues et rapportait les critiques de collectifs à l’égard de la révision de ces données par le gouvernement. Ce chiffre correspond à cette période. L’agence expliquait que les disparitions avaient fortement augmenté depuis le lancement de la lutte contre le narcotrafic en 2006.

Pour le père Atilano, derrière ces chiffres se trouvent des familles qui ont appris à chercher et à se soutenir mutuellement au fil des années d’incertitude. « Il est impressionnant de voir comment ces femmes accomplissent des tâches que l’État n’a pas été capable de mener à bien », souligne-t-il. Leur engagement, ajoute-t-il, encourage d’autres personnes à se mobiliser à leurs côtés.

Cerocahui : la tragédie à l’origine du mouvement

Le Dialogue national pour la paix est né en 2022, après une tragédie qui a bouleversé l’Église catholique au Mexique. Le 20 juin de cette année-là, les pères jésuites Javier Campos Morales et Joaquín Mora Salazar ont été assassinés à Cerocahui, une communauté de la Sierra Tarahumara, dans l’État de Chihuahua, au nord du pays. Le guide touristique Pedro Palma a également été tué.

Dans une déclaration publiée le lendemain, la Compagnie de Jésus a indiqué que les religieux avaient tenté de protéger un homme qui cherchait refuge dans l’église, poursuivi par une personne armée. La violence avait coûté la vie à deux prêtres qui se consacraient au service des communautés de la région.

De cette blessure est né un chemin d’écoute et d’organisation collective. Selon le récit des origines du mouvement publié par la Compagnie de Jésus, le Dialogue rassemble les jésuites du Mexique, la Conférence de l’épiscopat mexicain (CEM), la Conférence des supérieurs majeurs des religieux du Mexique et le service épiscopal chargé des laïcs, en collaboration avec la société civile. Il vise à promouvoir la réconciliation, la justice et la reconstruction des liens communautaires fragilisés par la violence.

Deux rencontres nationales pour construire des réponses

Ce processus a donné lieu à deux grandes rencontres nationales, auxquelles s’ajoutent des forums et des groupes de travail locaux. La première s’est tenue du 21 au 23 septembre 2023 à l’Universidad Iberoamericana Puebla, dans le centre du Mexique. Elle a réuni différents secteurs de la société pour partager leurs expériences, mettre en relation les initiatives et avancer vers un programme national d’action pour la paix.

Plus de deux ans après, la deuxième rencontre s’est déroulée du 30 janvier au 1er février 2026 à l’ITESO, université jésuite de Guadalajara, dans l’ouest du pays. Selon le communiqué final, plus de 1 200 responsables associatifs et religieux, universitaires, entrepreneurs, représentants des autorités locales et d’organisations de la société civile y ont participé.

Ces deux rencontres s’inscrivent dans une démarche visant à traduire l’écoute des victimes en actions durables. Pour les familles qui recherchent leurs proches disparus, le père Atilano décrit un accompagnement qui va de la vie paroissiale au dialogue avec les autorités.

Les visages des disparus présentés au Pape

En octobre 2026, ce travail a également trouvé un écho au Vatican. Comme l’a rapporté Press Crux, Mgr Ramón Castro Castro, évêque de Cuernavaca et président de la CEM, a présenté au pape Léon XIV un document contenant des photographies de personnes disparues au Mexique et a reçu sa promesse de prière.

Cette initiative est issue de l’appel Un nombre, mil voces — « Un nom, mille voix ». Dans une publication du 9 octobre 2026, le Dialogue national pour la paix a expliqué que le livre rassemblait des fiches et des photographies transmises par les familles et les collectifs de recherche. Chaque fiche conservait un nom, un visage et des informations sur la disparition : la mémoire d’une personne que sa famille n’a jamais cessé de chercher.

Ouvrir les églises et apprendre à écouter

« Lorsqu’une famille se tourne vers l’Église, elle cherche du réconfort, elle cherche quelqu’un qui l’écoute », explique le père Atilano. Il estime donc que l’accompagnement commence par la volonté d’accueillir ceux qui arrivent avec leur douleur et la photographie d’un proche.

Le prêtre évoque les centres d’écoute ainsi que les célébrations ou les rites qui marquent le début des recherches. Ces espaces permettent aux familles d’exprimer leur souffrance, de recevoir des paroles d’espérance et de prier ensemble. Il reconnaît toutefois que la réponse de l’Église exige « davantage d’ouverture, davantage de sensibilité », ainsi qu’une meilleure préparation pour savoir comment réagir dans de telles situations.

Parmi les initiatives qu’il décrit figurent les « boîtes aux lettres pour la paix », que les familles apportent dans les églises afin de sensibiliser les communautés. Après un temps de réflexion, chacun peut y déposer un message d’espérance ou des informations susceptibles d’aider à retrouver les personnes toujours disparues. Les familles récupèrent ensuite ces documents et les examinent pour orienter leurs recherches.

Accompagner, c’est aussi rechercher la vérité et la justice

Ce travail a également donné lieu à des rencontres de dialogue entre les familles et les autorités fédérales ou celles des États mexicains. Selon le prêtre, ces espaces ont permis de sensibiliser des fonctionnaires, de présenter des propositions techniques et d’accélérer certaines recherches, même si des résistances persistent. « Nous constatons un manque de volonté pour résoudre le problème », déplore-t-il.

Le père Atilano identifie deux obstacles majeurs : la crise du système médico-légal et celle des parquets, les institutions chargées d’enquêter sur les infractions pénales. Il s’agit de tâches distinctes, mais liées : identifier les personnes dont les restes ont été retrouvés et établir ce qui est arrivé à celles qui sont toujours portées disparues.

Les informations officielles révèlent elles aussi ces carences. Dans une dépêche du 27 mars 2026, Reuters indiquait que moins de 10 % d’un groupe de plus de 43 000 dossiers complets, pour lesquels aucune activité n’avait été détectée dans d’autres bases de données gouvernementales, étaient associés à une enquête pénale. Ce chiffre concernait cet ensemble précis de dossiers et soulignait l’écart entre l’enregistrement d’une disparition et l’enquête sur les faits.

La foi qui soutient la recherche

Au contact des familles, le prêtre est frappé par leur patience, leurs efforts et le courage avec lequel elles persévèrent, ainsi que par les connaissances qu’elles ont acquises pour trouver le moindre indice sur le sort de leurs proches. À la lumière de la foi, les accompagner signifie reconnaître la présence de Dieu dans cette souffrance et dans la force qui leur permet de continuer.

À ceux qui souhaitent apporter leur aide, il propose de se rapprocher du Dialogue national pour la paix et de commencer par des cercles d’écoute dans le cadre familial ou scolaire. Son invitation aux communautés catholiques repose sur un geste simple : que toute personne entrant dans une église avec la photographie d’un proche disparu trouve quelqu’un disposé à écouter son histoire, à prier avec elle et à l’accompagner dans sa recherche.

Signature des engagements pour la paix dans l’État de Coahuila, au Mexique, en 2024.

Rencontre de membres du Dialogue national pour la paix avec le cardinal Pietro Parolin à Mexico, le 5 août 2026.

Une mère à la recherche de son enfant disparu lors d’une rencontre du Dialogue national pour la paix. Photo : avec l’aimable autorisation du père Jorge Atilano, S.J.

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