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La Syrie perd ses jeunes chrétiens : l’alerte des archevêques d’Alep et de Homs

Les archevêques Denys Chahda, d’Alep, et Jacques Mourad, de Homs, alertent sur l’émigration des jeunes chrétiens et l’avenir du christianisme en Syrie.

ENTRETIEN | ÉGLISE EN SYRIE

Ana Paula Morales (Poli)

9/10/202612 min temps de lecture

Image : composition éditoriale de Press Crux, réalisée avec l’aide de l’intelligence artificielle à partir de photographies de Mgr Jacques Mourad et de Mgr Denys Chahda.

La cathédrale syriaque catholique Notre-Dame-de-l’Assomption, à Alep, a subi de graves dommages pendant la guerre. Un projectile a traversé l’un de ses murs en 2014, peu avant qu’un autre ne frappe la résidence épiscopale de Mgr Denys Chahda. Photo : avec l’aimable autorisation de Mgr Chahda.

Quand les enfants émigrent, les parents restent

Face à l’exode des jeunes, les voix d’Alep et de Homs se rejoignent. « L’émigration de nos jeunes se poursuit, particulièrement lorsqu’ils terminent leurs études. Beaucoup cherchent à poursuivre leur formation à l’étranger », explique Mgr Mourad. Depuis Alep, Mgr Chahda observe le même phénomène : « Les jeunes cherchent le moyen de quitter le pays. »

Pour les deux archevêques, le problème dépasse largement les statistiques. Chaque jeune qui part peut représenter une future famille qui se construira hors de Syrie, des enfants qui grandiront loin de la terre de leurs parents et une génération moins à même de faire vivre les paroisses, les écoles, les hôpitaux et les œuvres d’assistance. Mgr Chahda décrit l’une des conséquences les plus douloureuses : « Une famille a un ou deux enfants, et ils partent. Les parents restent, les pauvres, tout seuls. »

Beaucoup de ceux qui ont quitté la Syrie pendant la guerre ont déjà trouvé un emploi, un logement et des écoles pour leurs enfants au Canada, en Australie ou dans différents pays européens. « Ils ont déjà construit leur vie à l’étranger », explique l’archevêque. C’est pourquoi peu reviennent définitivement. La préoccupation des Églises ne consiste plus seulement à faire revenir ceux qui sont partis, mais à empêcher que la génération encore présente ne continue de quitter le pays.

Mgr Mourad estime que cet exode naît aussi d’une rupture de confiance. Lorsque les jeunes perdent confiance dans les institutions nationales et dans la réponse internationale, ils cessent d’imaginer un avenir possible sur leur propre terre. L’émigration apparaît alors moins comme un choix libre parmi plusieurs possibilités que comme la seule issue face à l’insécurité, au chômage et au manque de perspectives.

Il ne suffit pas de demander aux jeunes de rester

C’est pourquoi Mgr Mourad insiste : la réponse ne peut se limiter à exhorter les chrétiens à rester par fidélité à leurs racines. Ils ont besoin de conditions concrètes pour construire leur vie. « Mon message à l’Église catholique, aux protestants, aux orthodoxes, aux gouvernements et à ceux qui disposent d’une force politique, morale et économique est qu’ils prennent l’initiative de réaliser des projets adaptés aux besoins de nos jeunes et de notre société », affirme-t-il.

L’archevêque évoque des écoles, des hôpitaux, des centres médicaux, l’éducation et des projets capables de créer des emplois. « Si nous avons des projets efficaces, qui servent tout le monde et préparent l’avenir, nous pourrons trouver les moyens de permettre à beaucoup de nos jeunes de travailler et de construire leur vie », ajoute-t-il. Sa proposition ne vise pas à bénéficier exclusivement aux chrétiens, mais à offrir des possibilités à l’ensemble de la société syrienne et à retisser les liens endommagés par la guerre.

Depuis Alep, Mgr Chahda arrive à une conclusion semblable. Les familles peinent à payer leur logement, l’électricité, l’eau, la nourriture, l’éducation et les médicaments. « Les jeunes n’ont pas de revenus et cherchent donc à quitter le pays pour trouver une vie meilleure à l’étranger », explique-t-il. Leur demander de rester sans leur offrir de travail ni de stabilité ferait de l’attachement à leur terre un fardeau impossible à porter.

L’appel des deux archevêques rejoint le constat des Nations unies : la reconstruction ne pourra être durable que si ceux qui restent ou reviennent peuvent rebâtir leur vie dans la sécurité et la dignité, avec un accès aux services et des perspectives économiques. Cette responsabilité incombe au gouvernement syrien, mais elle engage aussi les Églises, les organismes internationaux et ceux qui disposent des moyens politiques ou économiques de soutenir un relèvement qui n’exclue personne.

L’Église soutient ceux qui restent

Alors que la reconstruction avance lentement, les Églises répondent à certains des besoins les plus urgents. Mgr Chahda explique qu’à Alep, les communautés ecclésiales apportent une aide alimentaire, fournissent des médicaments, contribuent au paiement des loyers et assistent les personnes âgées et les familles pauvres, malgré la diminution d’une partie de l’aide humanitaire internationale. « Aujourd’hui, les chrétiens d’Alep vivent dans la pauvreté », affirme-t-il.

Parmi les initiatives de l’Église, il mentionne l’aménagement d’un lieu destiné à accueillir entre 40 et 50 personnes âgées vulnérables. Il s’agit souvent de personnes restées seules après l’émigration de leurs enfants, qui ont besoin non seulement de nourriture ou de médicaments, mais aussi d’un accompagnement. L’assistance pastorale se trouve ainsi étroitement liée aux conséquences de l’exode : à mesure que les jeunes partent, les communautés vieillissent et les paroisses doivent répondre à une solitude de plus en plus répandue.

« Nous avons besoin de garder nos jeunes ici, dans le pays », insiste Mgr Chahda. Pour y parvenir, il juge indispensable de créer des emplois, de garantir l’éducation des enfants et de faciliter l’accès aux médicaments pour les malades et les personnes âgées. L’Église peut répondre à une partie de ces besoins, mais elle ne dispose ni des ressources ni de l’autorité nécessaires pour reconstruire à elle seule l’économie, les services publics et la confiance dans les institutions.

Mgr Mourad, pour sa part, inscrit ce travail dans une mission plus large. Les chrétiens, affirme-t-il, sont appelés à demeurer auprès de toutes les personnes qui souffrent. Cette présence empêche que la défense des communautés chrétiennes ne se transforme en isolement et permet aux écoles, aux hôpitaux et aux projets de développement de devenir aussi des lieux de rencontre entre Syriens de différentes confessions.

Pour que la présence chrétienne ne devienne pas un souvenir

La diminution du nombre de chrétiens syriens possède une dimension qui dépasse la démographie. Damas occupe une place décisive dans le Nouveau Testament : c’est vers cette ville que se dirigeait Saul lorsqu’il a rencontré le Christ, une rencontre qui a transformé le persécuteur en l’apôtre Paul. Benoît XVI a rappelé que cette expérience avait provoqué en lui « un changement total de perspective », selon une catéchèse publiée par le Saint-Siège.

Un autre événement fondamental s’est produit dans l’ancienne Antioche de Syrie — aujourd’hui Antakya, en Turquie : selon les Actes des Apôtres (11, 26), c’est là que les disciples de Jésus ont reçu pour la première fois le nom de chrétiens. La tradition syriaque conserve également certaines des plus anciennes liturgies de l’Église et un héritage spirituel lié à des figures comme saint Éphrem le Syrien. « Cette présence chrétienne représente les origines du christianisme », résume Mgr Mourad.

Le pape Léon XIV a évoqué la fragilité des communautés chrétiennes du Moyen-Orient le 3 septembre 2026, lors d’une rencontre avec la Conférence des évêques latins dans les régions arabes. Il a reconnu que ces Églises accomplissent leur mission dans des contextes marqués par des tensions politiques, sociales et religieuses, et rappelé la mémoire des prêtres, des religieux et des fidèles qui ont donné leur vie pour la foi en Syrie, en Irak et dans d’autres pays touchés par la violence. Selon Vatican News, le Pontife a demandé une attention particulière aux familles contraintes d’émigrer et aux jeunes, exhortant les communautés à montrer qu’« il est possible de vivre, de servir et d’espérer ensemble ».

Pour Mgr Mourad, le chemin vers cette coexistence peut se résumer en un mot : « fraternité ». « La fraternité humaine est ce qui peut sauver l’humanité. Tous les pays de bonne volonté, tous les messagers de paix et toutes les personnes qui œuvrent pour la paix sont appelés à travailler à cette fraternité », affirme-t-il. Il ne s’agit pas seulement d’une proposition sociale ou politique : « Tout être humain a été créé à l’image de Dieu. »

L’archevêque étend sa réflexion au Mexique, un pays qui, souligne-t-il, accueille des personnes de différents peuples et nations et qui est appelé à vivre « cette réalité sacrée de la fraternité humaine ». Depuis Alep, Mgr Chahda adresse lui aussi un message aux Mexicains : « Je demande à Notre-Dame de Guadalupe de vous bénir tous. Comprenez que, depuis la Syrie, nous cherchons une lumière d’espérance, une lumière de sérénité et de paix. »

« Priez pour nous », demande Mgr Chahda. Son appel ne s’arrête toutefois pas à la prière. Il sollicite également un soutien pour créer des possibilités qui permettent aux jeunes de trouver un emploi, de faire vivre leur famille et de scolariser leurs enfants, ainsi que pour garantir aux personnes âgées des médicaments et un accompagnement.

Pendant des siècles, le christianisme a survécu en Syrie aux empires, aux invasions, aux persécutions et aux transformations politiques. Il a également survécu à une guerre qui a détruit des quartiers, des églises et des villes entières. Mgr Chahda a vu un projectile traverser sa cathédrale et un autre frapper sa résidence ; Mgr Mourad a passé près de cinq mois captif de l’État islamique. Tous deux ont décidé de rester. Ils mettent désormais en garde contre une autre menace, moins visible et peut-être plus difficile à contenir : le départ silencieux des nouvelles générations.

La liberté religieuse est indispensable pour préserver ces communautés, mais il ne suffit pas de garder les églises ouvertes. Il faut aussi de la sécurité, des emplois, une éducation, des logements, des soins médicaux et de la confiance dans les institutions. L’avenir de l’une des plus anciennes présences chrétiennes au monde dépendra non seulement de la possibilité, pour ses jeunes, d’entrer librement dans une église, mais aussi de pouvoir encore imaginer leur vie en Syrie lorsqu’ils en sortiront.

Photo : avec l’aimable autorisation de Mgr Chahda.

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Alep/Homs. — Les églises restent ouvertes, les cloches sonnent encore et les chrétiens peuvent célébrer publiquement leur foi. Pourtant, depuis deux des villes les plus meurtries par la guerre en Syrie, les archevêques syriaques catholiques d’Alep et de Homs partagent une même inquiétude, qui pourrait déterminer l’avenir d’une présence chrétienne presque bimillénaire : les jeunes continuent de quitter le pays.

« Les jeunes cherchent le moyen de quitter le pays », affirme Mgr Denys Antoine Chahda, archevêque syriaque catholique d’Alep, dans un entretien avec Press Crux. Depuis Homs, Mgr Jacques Mourad identifie l’une des causes les plus profondes de cet exode : « Ce qui nous pousse à émigrer, c’est le manque de confiance. »

« Il manque la confiance dans le gouvernement, il manque la confiance dans la politique de la communauté internationale, et l’on perd la possibilité de chercher et de construire un avenir sur la terre de son propre pays », explique Mgr Mourad. Après des années à se demander combien de chrétiens survivraient à la guerre, la Syrie fait désormais face à une autre question : combien resteront si la génération appelée à faire vivre les familles, les paroisses, les écoles et les œuvres sociales continue de partir ?

Une reconstruction marquée par l’incertitude

La Syrie traverse une transformation historique depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa. Une experte des Nations unies a indiqué en juillet 2026 qu’environ 14 millions de Syriens avaient été déplacés depuis 2011. Depuis décembre 2024, près de 1,7 million de réfugiés et presque deux millions de déplacés internes sont rentrés chez eux. Toutefois, environ 5,5 millions de personnes restent déplacées à l’intérieur du pays et 15,6 millions ont toujours besoin d’une aide humanitaire. L’ONU évalue les besoins de reconstruction à 216 milliards de dollars.

Pour les chrétiens, le changement politique associe des signes d’ouverture à un sentiment persistant de vulnérabilité. Avant la guerre, ils représentaient environ 10 % de la population syrienne ; ils ne sont plus aujourd’hui que quelques centaines de milliers, leur nombre ayant considérablement diminué sous l’effet du conflit et de l’émigration, selon Reuters. Cette fragilité a de nouveau été mise en évidence le 22 juin 2025, lorsqu’un kamikaze a fait irruption pendant la liturgie dans l’église grecque-orthodoxe Mar Élias, à Damas, avant de déclencher ses explosifs. Au moins 25 personnes ont été tuées.

Les interrogations sur la capacité du nouvel État à garantir la sécurité des minorités n’ont pas disparu. Associated Press a documenté les craintes de communautés chrétiennes face à la nouvelle situation politique et à la perspective d’une nouvelle vague d’émigration. Dans des localités historiques comme Maaloula, des habitants ont dénoncé des intimidations et des pillages, tout en s’efforçant de préserver une tradition chrétienne millénaire.

Depuis Alep, Mgr Chahda reconnaît que le changement de gouvernement n’a pas entraîné, jusqu’à présent, la perte de la liberté de culte. « Nous pratiquons notre foi librement, grâce à Dieu. Les portes de l’église sont ouvertes et les gens viennent à la messe », assure-t-il. Les nouvelles autorités, ajoute-t-il, ont assuré la protection des églises lors de certaines célébrations : « Le gouvernement actuel respecte les chrétiens, il nous protège dans les églises. »

L’archevêque distingue toutefois la possibilité de célébrer la foi de la sécurité nécessaire pour construire un avenir. « La situation actuelle est marquée par l’insécurité. Nous ne savons pas où nous conduira ce nouveau gouvernement », prévient-il. Après quinze années de conflit, ajoute-t-il, « la présence des chrétiens diminue de jour en jour », et ce sont précisément les jeunes qui cherchent le plus obstinément une issue pour partir.

La liberté religieuse en Syrie ne peut donc pas se mesurer uniquement à l’ouverture des églises. Pour Mgr Chahda et Mgr Mourad, elle exige aussi l’égalité devant la loi, une pleine citoyenneté et des garanties durables de sécurité. Après l’attentat de Mar Élias, le patriarche orthodoxe d’Antioche, Jean X Yazigi, a reproché aux autorités de ne pas avoir suffisamment protégé les minorités et réclamé des mesures efficaces. Garder les églises ouvertes est indispensable, mais cela ne suffira pas si les familles continuent de sentir qu’aucun avenir stable ne les attend au-delà de leurs murs.

Deux archevêques personnellement marqués par la violence

Mgr Chahda et Mgr Mourad ne parlent pas de l’insécurité à distance. Tous deux savent personnellement ce qui se produit lorsque la violence franchit littéralement les portes de l’Église. Pendant la bataille d’Alep, un projectile a frappé la résidence épiscopale de Mgr Chahda alors qu’il regardait la finale de la Coupe du monde de football au Brésil, en 2014. L’archevêque est resté étendu au sol tandis que les combats faisaient rage dans le quartier, empêchant toute ambulance de le rejoindre. Peu auparavant, un autre projectile avait traversé l’un des épais murs de la cathédrale syriaque catholique voisine, Notre-Dame-de-l’Assomption, restaurée par la suite, selon le récit d’El País.

L’expérience de Mgr Mourad a été différente, mais tout aussi extrême. Le 21 mai 2015, alors qu’il était prieur du monastère de Mar Élian et curé de Qaryatayn, il a été enlevé par des djihadistes de l’État islamique et retenu captif pendant près de cinq mois. Vatican News a retracé son enlèvement, sa captivité et son retour ultérieur en Syrie. En 2023, il a été élu archevêque syriaque catholique de Homs avec l’assentiment du pape François.

Depuis Homs, Mgr Mourad considère la réalité actuelle à la lumière de cette expérience. « La vie continue avec ses difficultés et ses défis, mais elle continue parce que la foi de nos fidèles est beaucoup plus forte que la situation », affirme-t-il. L’archevêque refuse que les chrétiens syriens soient considérés uniquement comme des victimes : « Les chrétiens sont conscients de leur mission et de leur présence auprès des personnes qui souffrent. » Les années de persécution et de deuil ont également fait naître, selon lui, une expérience d’unité et de force au sein des communautés.

Cette résistance spirituelle explique que les deux archevêques soient restés en Syrie, mais elle ne dissipe pas leur inquiétude pour ceux qui ne trouvent pas de raisons matérielles de rester. La foi peut soutenir une communauté dans l’adversité ; elle ne remplace cependant ni la sécurité, ni l’emploi, ni l’éducation, ni les services dont une famille a besoin pour vivre dignement.

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