« Transformer les cœurs » : l’appel de l’archevêque de Cambrai après l’attaque à Taybeh

Mgr Vincent Dollmann, archevêque de Cambrai, a échappé à une attaque de colons israéliens lors d’une visite à Taybeh, en Cisjordanie. Dans un entretien accordé à Press Crux, il dénonce l’insécurité à laquelle sont confrontées les familles chrétiennes, tout en soulignant leur foi, leur hospitalité et leur engagement éducatif comme autant de signes d’espérance.

ENTRETIEN | TERRE SAINTE

Ana Paula Morales (Poli)

10/27/20269 min temps de lecture

Ce qui l’a le plus marqué n’est peut-être pas le bruit des coups contre les vitres de la voiture blindée, mais le silence qui a suivi. Après l’agression du 17 octobre près de Taybeh, en Cisjordanie, Mgr Vincent Dollmann a retrouvé le père Bashar Fawadleh, curé latin du village. Cet homme qu’il connaissait volontiers bavard et joyeux ne disait plus rien.

« Ce qui m’a marqué, c’est son silence, alors qu’il parlait toujours facilement et avec plaisir. Son mutisme traduisait une grande tristesse et un désarroi », confie l’archevêque de Cambrai à Press Crux. Pour lui, le prêtre venait de mesurer ce que l’attaque signifiait pour sa communauté : « Le père Bashar s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de limite dans la violence de ces personnes et que même une délégation officielle n’était plus un rempart pour protéger les habitants. »

Mgr Dollmann séjournait à Taybeh du 12 au 19 octobre. Il était venu entretenir les liens noués entre cette communauté palestinienne et son diocèse, à l’occasion d’un jumelage avec Aulnoye-Aymeries et sa paroisse. Le samedi 17 octobre, après la signature officielle en présence des consuls de France, de Belgique et de Pologne, les visiteurs avaient rejoint les habitants pour participer à la cueillette des olives.

« Nous ramassions des olives avec un bédouin et son fils, lorsque, vers 13 heures, nous avons aperçu au loin des véhicules et des hommes cagoulés », raconte-t-il. Le service de sécurité du consulat de Belgique leur demande alors de partir au plus vite. « Des jeunes sont arrivés, surexcités, avec des barres de fer et des bâtons. Le maire d’Aulnoye-Aymeries, M. Baudoux, a été violemment bousculé. Nous étions sidérés. Nous sommes montés dans la voiture blindée. Les jeunes ont frappé contre les vitres. L’une d’elles s’est même fissurée. C’était violent. »

L’attaque, également rapportée par Reuters, n’a pas empêché la mise à l’abri de la délégation. L’archevêque souligne le sang-froid et le professionnalisme des équipes consulaires : « Notre groupe s’est senti rapidement en sécurité. » Une sécurité dont les habitants, eux, ne bénéficient pas, déplore-t-il : « Ils sont sans défense et ne sortent pratiquement plus. Il n’y a pas d’armée ou de police pour les défendre. »

Une terre où Jésus s’est retiré avec ses disciples

À une trentaine de kilomètres au nord de Jérusalem, près de Ramallah, Taybeh occupe une place singulière dans l’histoire chrétienne de la Terre Sainte. Ce village palestinien d’environ 1 400 habitants rassemble des fidèles grecs-orthodoxes, grecs-catholiques melkites et catholiques latins.

La Custodie de Terre Sainte le présente comme l’ancienne Éphraïm, une identification traditionnelle également rappelée par le Patriarcat latin de Jérusalem. Selon l’Évangile de saint Jean, après la résurrection de Lazare, alors que la décision de le faire mourir a été prise, Jésus se retire avec ses disciples dans cette ville proche du désert. Il y demeure avant sa dernière montée à Jérusalem pour la Pâque (Jn 11,54).

Le village garde aussi la mémoire de saint Charles de Foucauld. Selon le Patriarcat latin, le saint français y est venu comme pèlerin et y est revenu pour huit jours de prière et de méditation. Des disciples de sa spiritualité ont ensuite encouragé la préservation de la chambre où il avait séjourné. Cette mémoire accompagne une tradition de recueillement et d’accueil que la communauté cherche à maintenir.

Pour ceux qui vivent aujourd’hui à Taybeh, cet enracinement spirituel se double d’un attachement très concret à la terre. Les oliviers font vivre les familles et portent la trace du travail de leurs aînés. « Là-bas, l’olivier est une source de revenus pour de nombreuses générations. L’arbre est caractéristique de cette terre à laquelle ils sont attachés et représente tout l’amour des générations passées pour sa mise en valeur. Or aujourd’hui, ils n’y ont plus accès », souligne Mgr Dollmann.

Travailler, circuler, fonder une famille

L’insécurité atteint les habitants jusque dans leur maison. Selon l’archevêque, le soir du 17 octobre, des individus ont pénétré dans une habitation et molesté ses occupants. Ces violences s’ajoutent à celles déjà dénoncées par les responsables chrétiens de Jérusalem. Dans un communiqué publié en juillet 2025 sur le site de la Custodie de Terre Sainte, les patriarches et chefs des Églises condamnaient notamment un incendie allumé près du cimetière et de l’église Saint-Georges, datant du Ve siècle.

À la peur des agressions s’ajoutent les obstacles qui compliquent la vie quotidienne. Certains habitants travaillent grâce aux activités du Patriarcat latin, dans l’école, l’accueil des pèlerins ou la communication. D’autres rejoignent Ramallah et ses environs, avec l’incertitude de pouvoir franchir les points de contrôle. Ceux-ci, explique Mgr Dollmann, « peuvent être arbitrairement fermés et ainsi empêcher l’accès aux lieux de travail ».

Le séjour en France de jeunes de Taybeh, durant l’été, a révélé combien ces contraintes façonnent leur existence. « Les jeunes qui sont venus en France ont retenu qu’il y a des pays, comme en Europe, où on peut circuler sans être arrêté et questionné. Ils ont également découvert une société qui ne mettait pas en doute leur parole, jusque dans l’exactitude de leur prénom, et qui ne les suspectait pas de mensonge. »

Derrière cette découverte se pose une question douloureuse : quel avenir peuvent-ils construire chez eux ? « Malgré toutes ces propositions, l’avenir reste sombre, notamment pour l’accès au travail et à la possibilité de fonder une famille », constate l’archevêque. L’attachement à Taybeh demeure, mais des familles quittent chaque année le pays.

À l’école, apprendre à vivre ensemble

Face à ces perspectives, la communauté poursuit son travail éducatif. L’école catholique accueille environ 400 élèves et cherche à leur donner une formation qui ne se limite pas aux résultats scolaires. « On vise l’excellence dans le domaine de la connaissance. On remet à l’honneur la culture palestinienne, les danses traditionnelles, avec une certaine fierté », observe Mgr Dollmann. Le football, le basket et la découverte des traditions religieuses ont également leur place dans cette éducation.

Les deux tiers des élèves sont musulmans. Cette réalité fait de l’établissement un lieu de rencontre quotidien entre enfants de confessions différentes. « Dans cette école, il y a une vraie éducation à la coexistence entre musulmans et chrétiens », souligne l’archevêque.

Ces efforts s’appuient sur des liens qui dépassent les frontières. La relation avec Cambrai s’est développée grâce à sœur Nelly, membre de la communauté de la Sainte-Croix de Jérusalem, originaire du diocèse français et installée depuis de nombreuses années à Taybeh. Elle est en lien avec L’Aulne et l’Olivier, une association créée à Aulnoye-Aymeries pour soutenir la paroisse catholique du village.

Après l’accueil des jeunes Palestiniens en France, la visite de Mgr Dollmann venait prolonger cet échange. « Dans le prolongement de cet échange, nous avons à notre tour pu nous rendre à Taybeh », explique-t-il. Le jumelage entre les villes et leurs paroisses donne désormais un cadre à cette solidarité.

L’hospitalité, malgré tout

De son séjour, l’archevêque ne rapporte pas seulement le récit d’une communauté menacée. Il témoigne aussi d’une vie de foi qui se poursuit : « Les chrétiens nourrissent leur foi à travers la beauté de la liturgie et la fidélité à la prière. Ce qui apparaît le plus, c’est leur sens de l’hospitalité. »

Près de l’église, la Maison des paraboles lui a offert un éclairage sur cette tradition. Cette ancienne habitation permet de découvrir l’organisation d’une maison aux temps bibliques, avec un espace accolé à l’étable sous la pièce commune. La religieuse qui présentait les lieux proposait d’y voir une manière de mieux comprendre l’accueil de Marie et Joseph à Bethléem. « La sœur disait que le saint couple avait bénéficié de l’hospitalité des habitants de Bethléem, soulignant que la crèche était à situer au cœur même de l’habitation. »

À Taybeh, cette vocation à accueillir demeure, même si les pèlerins se font plus rares. « Taybeh désire rester fidèle à la tradition de l’hospitalité par l’accueil de nombreux groupes, même s’ils sont moins nombreux », explique l’archevêque. La diminution des visites affecte à la fois les rencontres avec les chrétiens d’autres pays et les ressources des familles qui en vivent.

L’accueil se manifeste aussi dans le soin des personnes âgées. Mgr Dollmann a rencontré deux religieuses argentines de la congrégation du Verbe incarné, engagées dans une maison où vivent une vingtaine de résidents. Il invite à reconnaître ce service discret : « Il faut d’abord apprécier la présence discrète et priante de personnes consacrées issues du monde entier. »

Une solidarité qui commence par l’attention

Pour prévenir de nouvelles violences, l’archevêque demande des garanties concrètes : « Il faudrait d’abord que les accords soient respectés sur place et que les structures chargées de la sécurité puissent protéger les populations de manière impartiale. » Il souhaite aussi que ces communautés restent présentes dans la conscience internationale, au-delà de l’émotion suscitée par une attaque.

Aux catholiques du Mexique et d’Amérique latine qui souhaitent aider, il recommande d’abord de s’informer auprès de ceux qui partagent la vie des habitants. « Ces congrégations permettent d’avoir des informations fiables sur la vie des gens. S’informer est la première responsabilité de chaque chrétien. » Cette attention peut se traduire par un soutien aux projets portés par l’Aide à l’Église en détresse, L’Œuvre d’Orient ou les Chevaliers du Saint-Sépulcre.

Mgr Dollmann y associe un appel à la prière, pour garder le regard tourné vers ceux que la distance pourrait faire oublier. « Et n’oublions pas la prière. A travers elle, le Seigneur nous donne lumière et force pour garder notre cœur et notre intelligence ouverts sur la réalité du monde. » Il en attend aussi une œuvre de réconciliation : « Notre prière peut encore permettre à l’Esprit Saint de transformer les cœurs de ceux qui sont habités par la violence et de toucher les cœurs de ceux qui prient avec nous pour chercher la paix. »

Mgr Vincent Dollmann, archevêque de Cambrai (France), lors de sa visite à Taybeh, en Cisjordanie. Photo : avec l’aimable autorisation de Mgr Vincent Dollmann.

Vous souhaitez nous aider à grandir ? Lisez. Priez. Partagez.

Lisez nos articles et faites de chaque histoire une prière : pour le pays qui traverse une crise, pour ceux qui souffrent, pour le missionnaire ou la missionnaire et pour la personne qui partage son témoignage.

Tout au long de ma vie, j’ai été inspirée par l’exemple d’un saint qui priait en lisant les nouvelles : il regardait le monde et le confiait à Dieu.

Mgr Vincent Dollmann, archevêque de Cambrai (France), lors de sa visite à Taybeh, en Cisjordanie. Photo : avec l’aimable autorisation de Mgr Vincent Dollmann.

À lire également

Actualités

Un regard catholique sur l’Église, la politique et la culture.

Articles

Avis

apmorales@presscrux.org

© 2026 Press Crux. Tous droits réservés.

Escribe tu texto aquí...

Escribe tu texto aquí...

Escribe tu texto aquí...