Venezuela : un archevêque appelle à reconstruire le pays par la « rencontre avec Dieu et avec nos frères et sœurs »

Dans un entretien avec Press Crux, Mgr Ulises Gutiérrez propose la prière, la réconciliation et la solidarité comme chemins de reconstruction du Venezuela, tout en réclamant des garanties sociales et démocratiques et une attention aux familles les plus vulnérables.

ENTRETIEN | L’ÉGLISE AU VENEZUELA

Ana Paula Morales (Poli)

10/25/20267 min temps de lecture

Légende : Mgr Ulises Gutiérrez Reyes, archevêque de Ciudad Bolívar, interviewé par Ana Paula Morales pour Press Crux. Composition illustrative réalisée à l’aide de l’intelligence artificielle à partir de sa photographie ; l’arrière-plan n’est pas une photographie documentaire du séisme.

Ciudad Bolívar, Venezuela.- L’archevêque de Ciudad Bolívar, Mgr Ulises Gutiérrez Reyes, a appelé à reconstruire le Venezuela par la réconciliation, la solidarité et la rencontre avec Dieu, à travers des actions répondant aux besoins des familles et permettant de rétablir les institutions. Dans un entretien avec Press Crux, le prélat a souligné le service de Caritas, proposé un pacte éducatif national et demandé que se poursuive la libération des prisonniers politiques.

« Nous appelons le peuple, tout le Venezuela, à entrer dans une démarche de prière, de réconciliation, de rencontre et de construction à partir de cette rencontre avec Dieu et avec nos frères et sœurs », a-t-il déclaré. Pour l’archevêque, ce chemin ouvre une perspective pour le pays : « Le Venezuela est appelé à devenir cette belle nation que Dieu a voulue pour ce magnifique pays. »

Ses déclarations interviennent après la publication, le 23 octobre, de l’exhortation pastorale « Seigneur, par ta lumière nous voyons la lumière », à l’issue de la 126ᵉ Assemblée plénière ordinaire de l’épiscopat vénézuélien. Les évêques y proposent un accord national, le rétablissement des garanties démocratiques et le renforcement de l’aide aux plus vulnérables.

La reconstruction nationale demandée par Mgr Gutiérrez doit se traduire par des garanties sociales et démocratiques : un accès aux soins et à une éducation de qualité, des salaires dignes, des services essentiels qui fonctionnent et une attention aux familles les plus vulnérables. À cela s’ajoutent la libération des prisonniers politiques, des élections libres et transparentes et le rétablissement d’institutions garantissant les droits fondamentaux des Vénézuéliens.

« Nous avons avancé vers un précipice en tant que pays », a-t-il averti pour expliquer l’urgence de cette tâche. Son diagnostic concerne les différentes dimensions de la vie nationale : « La situation s’aggrave dans tous les domaines : moral, politique et économique. » Face à cette dégradation, il propose un accord national, un pacte éducatif et le renforcement de Caritas et des organisations de la société civile qui accompagnent la population, tout en appelant à la prière et à la réconciliation.

Caritas, « la caresse de Dieu » pour les Vénézuéliens

Parmi les réponses aux besoins de la population, l’archevêque a mis en avant le travail de Caritas et demandé de renforcer son action, ainsi que celle des organisations de la société civile qui aident les communautés. « Pour nous, Caritas est fondamentale : c’est l’organisme qui est la caresse de Dieu pour le peuple vénézuélien », a-t-il déclaré.

Il propose de soutenir et de développer ces initiatives pour qu’elles puissent continuer à accompagner ceux qui en ont le plus besoin. L’exhortation épiscopale décline cet effort en actions concrètes : cantines populaires, cuisines communautaires, journées de consultations médicales et programmes d’aide aux personnes âgées et aux enfants souffrant de malnutrition.

Le prélat reconnaît également des signes qu’il juge nécessaire de consolider : les libérations de prisonniers politiques, certaines avancées en matière de liberté d’expression et la reprise de l’activité économique. Il insiste toutefois sur la nécessité de rendre ces progrès durables et d’en faire bénéficier la population.

Les blessures de la séparation familiale

L’une de ses principales préoccupations est la souffrance provoquée par l’émigration. Son témoignage évoque les enfants qui restent auprès de leurs grands-parents lorsque leurs parents partent et les personnes âgées laissées au pays tandis que d’autres membres de leur famille quittent le Venezuela. L’archevêque a parlé du « deuil familial provoqué par le déchirement de la diaspora » et résumé ses conséquences : « Tout cela a été une tragédie pour l’ensemble du pays. »

L’ampleur de l’exode est documentée par le HCR, dont la page brésilienne, mise à jour en août 2026, fait état de près de 7,9 millions de réfugiés et de migrants vénézuéliens dans le monde. L’agence souligne que, malgré des retours spontanés, les départs vers d’autres pays se poursuivent.

Pour Mgr Gutiérrez, répondre à ces blessures fait partie de la reconstruction du tissu social. Cette réponse doit atteindre les jeunes, mais aussi les enfants et les personnes âgées qui subissent les conséquences de la séparation familiale et de la dégradation des conditions de vie.

L’éducation et la santé pour reconstruire l’avenir

L’archevêque estime que le système éducatif a besoin d’« un virage à 180 degrés ». Les salaires insuffisants des enseignants, le décrochage scolaire et la précarité des établissements compromettent les perspectives des enfants et des jeunes. Il propose donc un pacte éducatif national visant à améliorer les conditions d’enseignement, du primaire et du secondaire jusqu’à l’université.

Dans le domaine de la santé, il dénonce les pénuries de matériel médical, les faibles rémunérations du personnel et la dégradation des hôpitaux publics. Évoquant une visite récente dans un établissement privé, il a exprimé le souhait que ses ressources soient également accessibles à ceux qui dépendent du système public : « C’est ainsi que nous voudrions voir tous les centres hospitaliers qui accueillent la population, surtout les plus pauvres. »

À ces difficultés s’ajoutent les défaillances du réseau électrique. Selon son témoignage, dans les villes de l’intérieur du pays, les coupures peuvent durer six, huit, dix, voire douze heures, affectant la conservation des aliments et la vie familiale. La chaleur tropicale, a-t-il expliqué, rend particulièrement difficile de passer autant d’heures sans ventilation ni autres services nécessitant de l’électricité.

L’archevêque critique également la dépendance des travailleurs à des primes qui ne sont pas prises en compte dans le calcul de leurs droits sociaux. Selon un article de Bloomberg Línea du 8 octobre, le salaire minimum légal restait fixé à 130 bolivars depuis mars 2022, tandis que le « revenu minimum intégral » atteignait 240 dollars grâce aux primes. Comme l’a expliqué l’agence EFE, ces primes ne sont pas prises en compte dans le calcul des avantages sociaux liés au salaire.

S’il reconnaît une augmentation de la production pétrolière, Mgr Gutiérrez estime que ses bénéfices ne se traduisent pas encore suffisamment dans les services dont bénéficie la population. « L’économie doit être au service du bien commun », a-t-il affirmé.

Les séismes ont aggravé les besoins

Le prélat a souligné que les séismes du 24 juin avaient accentué l’appauvrissement et les besoins des communautés touchées. L’Institut d’études géologiques des États-Unis — USGS — recense deux secousses de magnitude 7,2 et 7,5 qui ont frappé le nord du pays.

Exprimant sa préoccupation pour les disparus et l’ampleur des pertes humaines, Mgr Gutiérrez a déclaré : « On parle déjà de 53 000. » Il convient de distinguer le bilan officiel des estimations : selon une enquête du New York Times, reprise par GV Wire, le gouvernement a fait état de 6 509 morts, tandis qu’une estimation statistique de l’USGS évalue à 53 000 le nombre possible de décès. Ce dernier calcul ne constitue pas un décompte confirmé des victimes.

L’exhortation épiscopale remercie les habitants, Caritas, les autres Églises, les organisations de la société civile et les secouristes pour leur aide après les séismes. Elle demande également une évaluation de la qualité des constructions et du contrôle exercé par les autorités afin de prévenir de nouvelles pertes humaines.

Liberté et garanties pour la réconciliation

Mgr Gutiérrez demande que se poursuive la libération des prisonniers politiques, civils et militaires. Tout en reconnaissant les remises en liberté, il avertit que les arrestations continuent : « D’un côté, certains sortent, et de l’autre, d’autres entrent en prison », a-t-il déclaré, en précisant que les nouvelles incarcérations étaient moins nombreuses.

Le bilan de Foro Penal arrêté au 5 octobre 2026 recensait 322 prisonniers politiques : 182 civils et 140 militaires. Parmi eux, 170 n’avaient pas été condamnés. L’archevêque réclame aussi une meilleure protection des journalistes et des médias, estimant que les ouvertures existantes ne se traduisent pas encore par une pleine liberté d’expression.

Sur le plan institutionnel, il soutient la tenue d’élections libres et transparentes, un Conseil national électoral impartial et un Tribunal suprême de justice indépendant. À titre personnel, il demande également que María Corina Machado soit autorisée à rentrer au pays et s’interroge sur l’absence de représentants de son courant dans le dialogue politique.

Selon une dépêche de Reuters du 23 octobre, la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, mène des discussions soutenues par les États-Unis avec une faction de l’opposition qui exclut Machado. Rodríguez a pris le pouvoir après la capture de Nicolás Maduro par les forces américaines en janvier. Au moment de la publication de cette dépêche, aucune date électorale n’avait encore été fixée.

Pour l’archevêque, la réponse à ces difficultés doit ouvrir un chemin de participation et de rencontre permettant aux Vénézuéliens d’œuvrer pour leur pays. La reconstruction qu’il propose associe le rétablissement des droits et des services essentiels à la solidarité et à la réconciliation entre les personnes.

« C’est un chemin merveilleux que nous devons parcourir », a-t-il affirmé.

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