« Ils ont consacré leur vie au service des autres » : aux États-Unis, l’Église appelle à soutenir près de 19 000 religieux âgés

Seuls 6 % des instituts religieux ayant communiqué leurs données disposent de fonds suffisants pour assurer la retraite de leurs membres. Face à l’augmentation des frais médicaux et au vieillissement des communautés, les évêques américains lancent une collecte nationale pour garantir une vieillesse digne à ceux qui ont consacré des décennies au service de l’Église et de la société.

ÉGLISE AUX ÉTATS-UNIS | SOLIDARITÉ

Ana Paula Morales (Poli)

11/3/20267 min temps de lecture

Légende photo : Des religieuses âgées participent à la campagne du Fonds pour la retraite des religieux aux États-Unis. L’initiative vise à garantir des soins et un accompagnement dignes à ceux qui ont consacré des décennies au service de l’Église. Photographie : Jim Judkis / Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB). © 2026. Utilisée avec autorisation.

WASHINGTON — Pendant des décennies, ils ont appris à lire à des générations d’enfants, accompagné des malades dans les hôpitaux, soutenu des familles vulnérables et apporté du réconfort à ceux qui traversaient des épreuves. Beaucoup l’ont fait sans percevoir de salaire ou en recevant une rémunération très modeste, convaincus que leur vocation était de servir.

Aujourd’hui, alors que leurs forces diminuent et que leurs besoins médicaux augmentent, des milliers de religieuses, de religieux et de prêtres appartenant à des congrégations catholiques aux États-Unis se trouvent confrontés à une réalité inattendue : leurs communautés ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour leur assurer une retraite digne.

Face à cette situation, la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) a annoncé, le 2 novembre, une nouvelle campagne nationale de solidarité destinée à soutenir près de 19 000 religieux âgés. Organisée par l’intermédiaire du Bureau national pour la retraite des religieux (National Religious Retirement Office, NRRO), la collecte se tiendra principalement les 12 et 13 décembre dans les diocèses participants, même si certains pourront la programmer à d’autres dates.

Son objectif ne se limite pas à recueillir des fonds : il s’agit aussi de reconnaître toute une vie de dévouement et d’aider les communautés religieuses à faire face à la hausse des coûts des soins médicaux, de l’assistance quotidienne et des prises en charge spécialisées.

Une réalité préoccupante pour l’Église

Les chiffres présentés par les évêques américains révèlent l’ampleur du défi. En 2026, seuls 6 % des instituts religieux ayant transmis des données au NRRO disposaient de fonds suffisants pour couvrir leurs besoins en matière de retraite, tandis que 69 % affichaient un âge médian de leurs membres égal ou supérieur à 70 ans.

De nombreuses congrégations doivent donc affronter simultanément le vieillissement de leurs membres, la diminution du nombre de religieux en âge de travailler et le coût croissant des services de soins.

Contrairement à d’autres travailleurs qui disposent de plans d’épargne individuels ou de pensions plus élevées, beaucoup de religieux âgés ont consacré presque toute leur existence au ministère pastoral, à l’éducation et à l’assistance aux personnes vulnérables, sans parvenir à constituer des réserves suffisantes pour leur retraite.

Selon le communiqué officiel de l’USCCB, le coût annuel moyen de la prise en charge d’un religieux âgé atteignait environ 62 000 dollars en 2025, tandis que les soins infirmiers spécialisés représentaient en moyenne 102 000 dollars par personne. À titre de comparaison, la prestation annuelle moyenne de la sécurité sociale perçue par un religieux ne s’élevait qu’à 9 390 dollars, contre 24 856 dollars pour un bénéficiaire laïc moyen.

Cet écart met en évidence les difficultés financières de nombreuses communautés qui, tout en poursuivant leurs œuvres apostoliques, doivent assurer le logement, l’alimentation, les médicaments et l’accompagnement de membres qui ne peuvent plus travailler comme auparavant.

La situation n’est pas nouvelle. Depuis 2009, le coût annuel global de la prise en charge des religieux âgés aux États-Unis dépasse 1,1 milliard de dollars. Le NRRO avertit que de nombreuses congrégations ne possèdent pas de réserves suffisantes et que certaines petites communautés rencontrent des difficultés supplémentaires pour recruter du personnel spécialisé ou élaborer des programmes de soins à long terme.

Cette réalité a toutefois suscité un élan de solidarité parmi les fidèles qui, depuis près de quarante ans, contribuent à soutenir ceux qui ont autrefois consacré leur vie aux autres.

De l’aide aux réfugiés à l’aide reçue : l’histoire de sœur Anne

Derrière les statistiques se trouvent des histoires comme celle de sœur Anne Lanh Tran, religieuse vietnamienne de 80 ans appartenant aux Amantes de la Sainte-Croix de Los Angeles.

Selon le témoignage publié le 11 octobre par le Bureau national pour la retraite des religieux, sœur Anne a découvert sa vocation alors qu’elle n’avait que huit ans.

Née dans une famille catholique du nord du Vietnam, elle a commencé sa formation religieuse durant son enfance et prononcé ses premiers vœux en 1965. Sa vie allait toutefois être profondément marquée par les événements qui ont bouleversé son pays.

Après la chute du Sud-Vietnam en 1975, elle s’est réfugiée en Thaïlande avec d’autres membres de sa communauté avant de rejoindre les États-Unis. Elle y a appris l’anglais, étudié le travail social et consacré une grande partie de sa vie à accompagner des réfugiés vietnamiens et indochinois qui tentaient de reconstruire leur existence loin de leur pays d’origine.

Elle a ensuite travaillé pendant 29 ans au Good Shepherd Center for Homeless Women and Children, une œuvre liée à Catholic Charities de Los Angeles qui accueille des femmes et des enfants sans domicile.

Sa mission consistait à rester auprès de ceux qui avaient perdu leurs repères, à leur offrir un accompagnement et à leur rappeler que leur dignité ne disparaissait ni avec la pauvreté ni avec l’exil.

Aujourd’hui, après des décennies de service, sœur Anne vit sa retraite au sein de sa communauté religieuse, dans la prière et un rythme de vie plus paisible. Son témoignage permet de comprendre le sens profond de la campagne : ceux qui ont tendu la main aux autres ont eux aussi besoin, un jour, de recevoir de l’aide.

Dans sa réflexion publiée par le NRRO, la religieuse remercie les donateurs pour leur générosité, qui permet aux sœurs de vivre dignement cette étape de leur existence, dans la prière et la confiance en Dieu.

Évoquant sa foi et les difficultés traversées, elle résume son attitude spirituelle par une invitation toute simple : « Priez et espérez en Dieu. »

Un élan de gratitude qui ne cesse de grandir

Malgré les difficultés économiques, les résultats de la campagne témoignent d’une importante mobilisation de la communauté catholique américaine.

La collecte de 2025 a atteint le montant record de 37,1 millions de dollars, tandis qu’en juin 2026, le Bureau national pour la retraite des religieux a distribué 40 millions de dollars d’aide directe à 261 communautés religieuses. C’était la première fois que les distributions annuelles d’aide directe atteignaient ce montant.

Depuis la création de la collecte en 1988, plus de 1,04 milliard de dollars ont été distribués ou affectés à des programmes d’assistance. Près de 940 millions de dollars ont été consacrés aux soins quotidiens des religieux âgés, tandis que 103,9 millions supplémentaires ont servi à renforcer les congrégations et à améliorer leur planification financière.

John Knutsen, directeur du Bureau national pour la retraite des religieux, souligne que cette mobilisation constitue une expression de gratitude des catholiques envers ceux qui ont consacré leur vie à l’Église.

Comme il l’explique dans le communiqué de l’épiscopat, les résultats historiques des dernières campagnes permettent aux communautés religieuses de répondre aux besoins actuels de leurs membres tout en préparant leur avenir avec davantage de sécurité.

Il reconnaît néanmoins que les besoins demeurent considérables, notamment parce que de nombreux religieux âgés ont eu peu d’occasions d’épargner pendant leurs années de service.

Le fonds ne se limite pas à couvrir les dépenses immédiates. Il finance également des programmes éducatifs, des services de conseil et des outils de planification destinés à aider les instituts religieux à anticiper les besoins de leurs membres, à mieux gérer leurs ressources et à organiser des modèles de soins durables.

L’initiative cherche ainsi à éviter que le vieillissement des communautés ne devienne une crise compromettant à la fois la dignité de leurs membres âgés et la continuité de leurs œuvres apostoliques.

Prendre soin de ceux qui nous ont appris à prendre soin des autres

La campagne américaine soulève une question qui dépasse largement les frontières des États-Unis : comment accompagner ceux qui ont consacré leur existence au service des autres lorsque vient le moment où ils ont eux-mêmes besoin d’être accompagnés ?

Dans une société où la valeur des personnes est souvent mesurée à l’aune de leur productivité, la vieillesse des religieux rappelle qu’une vie ne perd pas son sens lorsque les forces physiques diminuent.

La prière, l’expérience, les conseils et le témoignage de ceux qui ont persévéré pendant des décennies dans leur vocation continuent de faire partie de la richesse spirituelle de l’Église.

Pour de nombreuses familles, ces histoires sont familières. Derrière chaque statistique se trouve peut-être cette sœur qui a enseigné à leurs enfants, ce frère qui a soutenu une école, ce prêtre religieux qui a accompagné une communauté pendant des années ou cette religieuse qui est restée au chevet des malades lorsque d’autres ne pouvaient plus le faire.

La collecte invite à transformer cette mémoire reconnaissante en un geste concret de solidarité, en reconnaissant que la responsabilité de prendre soin ne s’arrête pas lorsqu’une personne cesse de travailler ou lorsqu’une communauté ne dispose plus des mêmes moyens qu’autrefois.

La nouvelle campagne de l’Église aux États-Unis rappelle que le service chrétien ne fonctionne pas à sens unique. Pendant des décennies, des milliers de personnes consacrées ont offert leur temps, leur travail et leur vie aux autres. Aujourd’hui, les dons des fidèles permettent à cette générosité de leur revenir sous forme de soins médicaux, de nourriture, de présence et de sécurité.

Au-delà des sommes recueillies, l’initiative propose une manière plus profonde de comprendre la gratitude : personne ne devrait avoir à affronter la vieillesse sans les soins qu’il mérite après avoir consacré sa vie à prendre soin des autres.

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